Le Crime de l’Orient Express (1974)
Posté le 2010-12-31 04:10:56

Dans les années soixante, Agatha Christie refuse la proposition de la MGM de porter Le Crime de l’Orient-Express à l’écran. D’une part, parce que les versions cinématographiques de ses romans lui ont toujours déplu, d’autre part, parce qu’il serait question de remplacer Hercule Poirot par Miss Marple (alors interprétée par Margareth Rutherford dans une série de films reniée par la romancière). En 1973, les producteurs anglais John Brabourne et Richard Goodwin projettent à leur tour d’adapter le roman tout en connaissant les réticences de l’auteur. Aussi, Brabourne demande-t-il à son beau-père, Lord Mountbatten, d’user de son influence auprès d’elle. L’ex-vice-roi des Indes l’admire depuis toujours et lui assure que l’intention de son gendre et de son associé est d’être fidèle au récit publié en 1933. Agatha Christie accepte et Paul Dehn (Goldfinger et les suites de La Planète des singes) écrit le scénario.

Cette grosse production britannique est confiée au cinéaste américain Sidney Lumet. "Bien que ce soit un mélodrame, cela restait une pièce légère. J’étais en train relire "Il importe d’être constant" d’Oscar Wilde et j’ai vu : sa méthode consiste à se centrer sur ce qui n’a aucune importance et à jeter par la fenêtre tout ce qui est essentiel. L’important n’est pas que Constant soit un enfant trouvé, mais qu’il ait été trouvé dans un sac sur une ligne de banlieue. Ça a été pour moi une révélation." Dès lors, Lumet va mettre en chantier Le Crime de l’Orient Express en consacrant "toute (son) attention au visuel, à la beauté du visuel, au luxe et à la "gaieté" du visuel."

Il insiste également pour avoir une distribution prestigieuse et fait en premier appel à son ami et superstar Sean Connery (qu’il a dirigé dans Le Gang Anderson et The Offence), afin d’attirer d’autres acteurs. Suivent ainsi Richard Widmark, Vanessa Redgrave, Jacqueline Bisset, Michael York, John Gielguld, Jean-Pierre Cassel (dont le rôle fut un temps envisagé pour Robert Dhéry), Martin Balsam, Anthony Perkins, Lauren Bacall, Colin Blakely, Denis Quilley

Lumet propose à Ingrid Bergman le rôle de la princesse Dragomiroff mais l’actrice préfère celui de Greta. "Je l’ai rappelé : "Pourquoi voulez-vous que je mette un masque pour jouer la princesse russe alors qu’il y a un excellent rôle fait pour moi ? Cette missionnaire suédoise, cette demeurée, c’est exactement ce qu’il me faut. Et je pourrai y mettre le bon accent. C’est ce rôle-là qui me plaît. (…) Sidney insistait sous prétexte que le rôle n’était pas assez bon, mais j’ai répliqué : "En dehors de celui d’Hercule Poirot, tous les rôles ont à peu près la même importance : ce sont de simples portraits. Cette missionnaire me plaît beaucoup, et je crois que je pourrais en faire quelque chose de très drôle. J’ai des tas d’idées. Rassurez-vous, je serai redoutable !" Lumet accepte et confie le personnage de la princesse à Wendy Hiller.

Le personnage du détective privé belge Hercule Poirot (qui n’a jusque là été interprété que par Alan Trevor et Tony Randall) est attribué à Albert Finney. "Il y avait plusieurs bonnes raisons pour refuser cette offre qui m’était faite. Je n’avais jamais été dans ce genre de film rempli de stars, et à l’époque j’étais parti pour de longs mois de représentations de la pièce "Chez nous" dans le West End. Comme les deux rôles nécessitaient ma présence pour quasiment chaque réplique, cela signifiait travailler jour et nuit. Finalement, le fait que Sidney Lumet, un cinéaste que j’ai toujours admiré, réalise le film m’a décidé."

À Londres, en janvier 1974, Lumet réunit son casting dans une pizzeria afin que tous fassent connaissance. Le lendemain, une lecture a lieu au Dorchester Hotel en présence des techniciens et du staff production. "La lecture commence, se souvient Jean-Pierre Cassel. Ce fut certainement une des plus mauvaises lectures à laquelle j’ai pu assister au cours de ma carrière. Tous ces splendides comédiens, sans doute impressionnés les uns par rapport aux autres, le nez enfoui dans leur brochure, ne donnèrent, mis à part John Gielguld peut-être, qu’une part infinitésimale de leur talent. Ils marmonnaient pour la plupart, déblayaient leur texte, donnant l’impression de vouloir s’en débarrasser au plus vite." Sidney Lumet fait ensuite sortir techniciens et producteurs avant de retravailler avec toute sa troupe. "Et là, ce fut autre chose. Et je me disais que le film allait être une belle démonstration de ce qu’on pouvait attendre de l’art des comédiens." Dix jours de répétition suivent aux studios de Elstree où les différentes parties du train sont dessinées sur le sol du plateau.

Le décorateur Tony Walton reconstitue avec soin les intérieurs de l’Orient-Express. Un wagon dont chaque panneau peut se démonter est construit, tandis que les cabines et les couloirs sont reproduits en deux modèles afin de pouvoir tourner d’un côté ou de l’autre sans perdre de temps. Parallèlement, une seconde équipe tourne en France les plans d’extérieur avec le train (tracté par une magnifique locomotive, la 230 G 353) sur la ligne Pontarlier-Gilley, aux abords de l’ancienne gare de Montbenoît. Si certains plans sont tournés à Istanbul, la gare d’où part le convoi est reconstituée aux ateliers SNCF du Landy à Saint-Denis. Lors du tournage de cette scène (où apparaissent les personnages principaux pour la première fois), Lumet repère un photographe caché sur le toit d’un des wagons et l’expulse manu militari, car l’exclusivité des photos a été donnée à Tony Armstrong Jones, le fiancé de la princesse Margaret.

Lumet prend un autre coup de sang mais cette fois… contre Richard Widmark ! Le restaurant de la gare d’Istanbul est reconstitué dans un grand hôtel de Londres, où comédiens et comédiennes n’ont pas le même confort qu’à Elstree. "Nous devions nous changer tous ensemble, raconte Jean-Pierre Cassel, hommes et femmes simplement séparés par une tenture tendue au milieu d’une grande salle de réception. Un seul eut le malheur de ne pas apprécier cette promiscuité et le fit savoir aussitôt : Richard Widmark. Il avait à peine terminé ses réflexions que l’on vit jaillir dans notre vestiaire, tel un diable sortant de sa boite, un Sidney Lumet écumant. Il se précipite sur Richard, l’attrape par le col de sa chemise et le tire violemment dehors. Il lui arrivait à peine sous le menton, mais cela ne l’empêcha pas de la bousculer et de lui crier dessus. "Il n’y a que des stars ici. Personne ne râle. Tu vas faire comme les autres ! Tu nous gonfles avec tes caprices…", etc. Je ne comprenais pas tout. Mais Richard, lui, avait compris et il se changea avec nous, sans mot dire."

Pour Albert Finney, interpréter Hercule Poirot est un vrai travail de composition basé sur l’accent français et son apparence. À 38 ans, il doit en effet apparaître beaucoup plus âgé et subir pour cela des séances de maquillage quotidiennes de deux heures. "La transformation était complète avec un faux nez et des joues rembourrées, qui achevaient de me faire ressembler à un œuf. Mais la partie la plus importante de ce maquillage était la chevelure noire luisante et la moustache méticuleusement taillée. " Pour modifier sa silhouette et l’alourdir, il rembourre ses vêtements avec du coton hydrophile.

Lors de la scène finale, où Poirot dévoile les coupables du crime, Sidney Lumet tourne sous deux angles. "Il fallait que chacun se souvienne de tel ou tel geste qu’il aurait fait sur tel et tel mot, indispensable pour les raccords, explique Jean-Pierre Cassel, et qu’on tournerait la scène dans la continuité. Long monologue d’Hercule Poirot, c’est une scène écrasante pour Albert Finney. À la fin de la scène spontanément, nous avons tous applaudi." Au mois de novembre, Agatha Christie se rend à la première du film et se dit très satisfaite de l’adaptation et de l’interprétation d’Albert Finney, à l’exception d’une chose : la moustache de Poirot n’est pas assez belle !

Philippe Lombard

[Sources : "La Revue du cinéma" n°296, "La Vie du rail" n°2406, "Ma vie" de Ingrid Bergman (Arthème Fayard, 1980), "Sean Connery" de Philippe Durant (PAC, 1985), "Agatha Christie Murder in Four Acts" de Peter Haining (Virgin Books, 1990), "À mes amours" de Jean-Pierre Cassel (Stock, 2004)]

Titre Original :
MURDER ON THE ORIENT EXPRESS

Titre français :
CRIME DE L'ORIENT EXPRESS, LE

Année : 1974

Nationalité :

Réalisé par :
Sidney Lumet

Ecrit par :
Paul Dehn & Agatha Christie

Musique de :
Richard Rodney Bennett

Interprété par :
Albert Finney, Lauren Bacall, Martin Balsam, Ingrid Bergman, Jacqueline Bisset, Jean-Pierre Cassel, Sean Connery, John Gielgud, Wendy Hiller, Anthony Perkins, Vanessa Redgrave, Rachel Roberts, Richard Widmark, Michael York, Colin Blakely, George Coulouris


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