Z (1969)
Posté le 2010-12-02 01:18:19

Le 22 mai 1963, le député grec Grégorios Lambrakis est mortellement blessé par un triporteur, alors qu’il sort d’un meeting pacifiste à Salonique. Si la police parle d’accident, un juge est convaincu que les autorités ont couvert un mouvement d’extrême-droite et de hauts fonctionnaires seront inculpés. "Le 17 avril 1967, raconte le cinéaste d’origine grecque Costa-Gavras, j’étais en Grèce pour voir mes parents. Le 19, dans l’avion du retour, j’ai lu le livre de Vassili Vassilikos sur l’affaire Lambrakis et décidai sur-le-champ de l’adapter pour le cinéma. Le 21 avril, les colonels prenaient le pouvoir…"… et les accusés étaient aussitôt réhabilités.

Costa-Gavras obtient une avance de United Artists et se met à travailler sur le scénario avec Jorge Semprun dans une maison du Loiret, à l’automne 1967. "L’assassinat de Lambrakis a été suivi par les Grecs comme une énigme policière, avec ses expertises, ses démentis, ses rebondissements spectaculaires. C’est ainsi que Semprun et moi avons conçu le scénario. Afin d’universaliser notre cri de colère, de démonter le mécanisme de la répression politique, d’où qu’elle vienne et de le rendre accessible au plus vaste public." Autant dire que les idées de tourner le film en noir et blanc, de faire appel à des acteurs inconnus et faire parler aux personnages un langage incompréhensible "pour accentuer la force des images" sont rapidement abandonnées.

Les premiers lecteurs sont Simone Signoret et Yves Montand (que le cinéaste a dirigés dans Compartiment tueurs) ; ce dernier accepte avec enthousiasme le rôle du député, même s’il n’apparaît qu’assez peu (douze minutes dans le montage final). Costa-Gavras, qui a débuté comme assistant-réalisateur (sur Mélodie en sous-sol et Les Félins, notamment), connaît beaucoup d’acteurs et obtient un casting exceptionnel. Jean-Louis Trintigant hésite entre le rôle du journaliste qui aide à faire éclater l’affaire et celui du juge, avant de se rabattre sur ce dernier. Jacques Perrin est choisi pour le journaliste, inspiré de la réalité par trois ou quatre personnes. Marcel Bozzuffi interprète le rôle de Vago, l’assassin du député. "Ce qui me plaisait assez, c’est cette espèce de "rire", de gouaille, de fausse sympathie -mais de sympathie tout de même - des gens qui se savent impunis." La garde rapprochée de Montand est constituée de Charles Denner, Bernard Fresson, Jean Bouise, Jean-Pierre Miquel et Maurice Baquet, tandis que les "dignitaires" sont incarnés par Pierre Dux, Julien Guiomar et François Périer.

Mais à la lecture du scénario, trop "politique" à son goût, la United Artists se retire et exige même le remboursement de l’avance. "J’ai alors cherché un coproducteur à l’étranger, explique Costa-Gavras. Les Italiens ont eu très peur, les Yougoslaves ont refusé net, quant aux Roumains, ils n’ont jamais répondu. Puis, j’ai demandé au Centre du cinéma une avance sur recette qui m’a été (à mon plus grand étonnement) accordée." Cette avance ne correspond qu’à 1/10ème du budget et le cinéaste abandonne le projet, la mort dans l’âme. Il appelle Jacques Perrin pour le lui annoncer mais le jeune comédien, qui veut se lancer dans la production, lui propose de l’aider à trouver un financement. Il rencontre tous les acteurs qui sont prêts à renoncer à leur cachet pour aider Z à se monter.

Mai 1968. Au festival de Cannes, qui va vite être interrompu, Jacques Perrin, Costa-Gavras et Jorge Semprun rencontrent les représentants du cinéma algérien, Ahmed Rachedi et Mohammed Lakhdar-Hamina. "Deux jours après, c’était entendu, l’Algérie participait au niveau du Ministère de l’Information" raconte Perrin, qui salue "le choix d’un pays de prendre position contre la Grèce, parce que c’est, en fait, une prise de position au niveau ministériel - non pas comme en France par une production privée." Mais trois jours avant le début du tournage, le film n’a toujours pas de distributeur ; au dernier moment, Perrin obtient l’accord de la société Valoria Films (qui a distribué entre autres La Grande Vadrouille).

Le comité de censure demande à Costa-Gavras de supprimer dans le scénario une allusion à Charles De Gaulle. Il y était dit que le gouvernement utilisait une organisation d’extrême-droite, le CROC (Combattants Royalistes de l’Occident Chrétien), pour assurer le service d’ordre lors de visites officielles de chefs d’états, dont celle du Général. Costa-Gavras, qui admire l’homme du 18 juin, accepte sans problème.

Le tournage débute à Alger en juillet 1968. À partir de six heures du soir, le gouvernement bloque le centre-ville, afin que les scènes d’affrontements entre étudiants et forces de l’ordre puissent se tourner sans encombres. Mais des problèmes inattendus surgissent… "À partir du moment où vous donnez à quelqu’un un casque, une matraque et un poids simulant une arme, explique Costa-Gavras, les sentiments se développent rapidement, les rapports de force s’établissent." Le cascadeur Yvan Chiffre est chargé de régler ces séquences. "Sur mille figurants, une partie sont en CRS ; je leur fais distribuer des matraques en caoutchouc mou, et leur apprends comment simuler, sans frapper vraiment. Mais dès que les CRS débarquent des camions, les figurants se prennent complètement au jeu, frappant la foule à bras raccourcis. Je suis même forcé d’intervenir en pleine scène, quand un des CRS s’acharne sur une femme à terre."

Costa-Gavras s’attache particulièrement au personnage du juge incarné par Trintigant. "Il fallait qu’il n’attire pas l’attention, soit comme gommé, qu’il traverse quasiment l’écran en rasant les murs ! Le contraire du justicier américain." Pour l’acteur, qui s’affuble de lunettes fumées dérobant son regard, "j’ai tellement adopté ce parti-pris qu’aux rushes, on s’est aperçu que mon personnage n’existait pas, qu’il était transparent. Il s’est trouvé qu’une fois le film monté dans son ordre chronologique, la "transparence" du petit juge s’inscrivait exactement dans le contexte du film."

Après le tournage, Jacques Perrin se rend en Grèce, formant un faux couple de touristes avec Michèle Ray, l’épouse de Costa-Gavras (ils se sont mariés au consulat de France à Alger pendant le tournage) afin de rencontrer le compositeur grec Mikis Théodorakis. "La police ne me quittait pas de l’œil. Des voitures noires suivaient la mienne, comme dans un mauvais roman policier. Par une chaîne d’intermédiaires, nous avons pu faire savoir à Théodorakis ce que nous désirions. Il nous a fait parvenir des bandes magnétiques où il chante lui-même les thèmes proposés." À Paris, Bernard Gérard (le compositeur de Ne nous fâchons pas et du Deuxième Souffle) a reconstitué les thèmes et fait tous les arrangements.

Le film sort en février 1969 et rencontre un énorme succès, remportant également un prix d’interprétation à Cannes pour Trintigant et deux Oscars (film étranger - pour l’Algérie - et montage). Pour Semprun, "la secousse de Mai 68 a eu, sans doute, des conséquences directes sur l’impact social de Z. D’abord, parce qu’elle a fait sinon naître du moins cristalliser de façon durable un vaste public pour ce genre de films politiques. Réalisé avant Mai 68, au moment où le projet avait été conçu, Z n’aurait peut-être pas eu une influence aussi vaste et prolongée dans le public populaire. "

Philippe Lombard

[Sources : "Le Figaro littéraire" du 5 août 1968, "Les Lettres françaises" du 26 février 1969, "France-Soir" du 26 mars 1969, "Le Cri du monde" du 1er avril 1969, "La Revue du cinéma" n°229 et n°343, "Un homme à sa fenêtre" de Jean-Louis Trintignant et Michel Boujut (Jean-Claude Simoën, 1977), "Montand, la vie continue" de Jorge Semprun (Denoël, 1983), "Tu vois, je n’ai pas oublié" de Hervé Hamon et Patrick Rotman (Seuil/Fayard, 1990), "À l’ombre des stars" de Yvan Chiffre (Denoël, 1992)]


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