Le Professionnel (1981)
Posté le 2008-03-20 06:32:32

Après «Flic ou voyou» et «Le Guignolo», tous deux réalisés par Georges Lautner, Jean-Paul Belmondo (alors au faîte de sa gloire) a pour projet de tourner «Barracuda» de Yves Boisset, un film d’aventures se déroulant aux Caraïbes et inspiré en partie par l’affaire Claustre (l’enlèvement d’une Française, retenue en otage au Tchad de 1974 à 1977, qui se transforma en affaire d’état). Mais les deux hommes ne parviennent pas à s’entendre. «Il y a eu, disons, incompatibilité de conception sur le projet», rapporte Boisset. «Après avoir travaillé six à sept mois sur le scénario et fait des repérages aux Antilles, on ne s’est pas mis d’accord sur le scénario : Belmondo voulait faire un film d’aventure et se refusait à toute allusion à l’affaire Claustre. Moi, au contraire, j’avais envie de réaliser à la fois un film d’action qui mettrait le doigt sur certains aspects obscurs de cette affaire». Alexandre Mnouchkine, le producteur attitré de Belmondo (depuis «Cartouche»), n’est pas intéressé lui non plus par «Barracuda» et propose à Yves Boisset d’adapter pour sa vedette un roman de l’Anglais Patrick Alexander, «Mort d’une bête à la peau fragile» (paru en 1978 chez Gallimard).

Le cinéaste refuse mais Belmondo suit les conseils de son producteur. «Je trouvais le livre très bon et comme je voulais faire, derrière «Le Guignolo», quelque chose de plus grave, et que je voulais revenir au policier…». Tout naturellement, le film est proposé à Georges Lautner qui est libre pour entamer la préproduction. Michel Audiard s’attelle au scénario et aux dialogues. Le roman, qui se déroule en Angleterre, doit être «francisé» mais hormis ce détail, le script final suit à la lettre l’histoire originale. Certaines répliques viennent même directement du livre. Pourtant, la première version proposée ne semblait pas convenir, comme s’en souvient Lautner : «L’adaptation était partie sur une fausse route et quinze jours avant le film, on a eu le choix entre arrêter le film et le corriger. On l’a corrigée avec Jacques Audiard et l’équipe».

De l’Afrique (?) à Paris

Le tournage débute en mai 1981 en Camargue avec les scènes africaines de la détention de Joss Beaumont, agent secret français envoyé pour assassiner le dictateur N’Jala puis trahi par sa hiérarchie. Des étudiants noirs de l’université de Montpellier sont engagés pour faire de la figuration. Le décor du village attaqué par l’armée pose problème au metteur en scène. «En retard sur le scénario, je n’ai pas pu surveiller les travaux et je n’ai pas pu arriver sur place avant la veille du tournage. Le village était très bien fait, mais les cases étaient trop éloignées les unes des autres. Impossible d’en avoir au moins deux dans le même cadre. Si je voulais la présence du village, il fallait que je m’éloigne. Je me suis posté à cinq cents mètres avec un téléobjectif sur la caméra. Tous les plans de cette séquence sont tournés au téléobjectif. C’est ce qui lui donne ce grain particulier, ce côté documentaire. Finalement, un incident peut parfois nous obliger à trouver des solutions système Démerde qui peuvent être meilleures que celles envisagées». A propos de la partie africaine, le pays désigné dans le film est imaginaire, le Malagawi. Or, le résumé du dossier de presse (et tous ceux qui ont suivi depuis vingt-cinq ans !) parle du Malawi, authentique pays africain commandé alors par un dictateur, président à vie. Le nom devait figurer dans le scénario avant d’être modifié sur le tournage.

L’équipe rejoint ensuite Paris pour de nombreuses scènes en extérieurs (Gare du Nord, 5 rue des Eaux –l’appartement de Beaumont, l’hôtel Intercontinental, etc.) dont la moindre n’est pas celle de la poursuite en voitures réglée par Rémy Julienne sur le parvis et les escaliers du Trocadéro ! Les autorisations tardant à venir, Belmondo fait intervenir son père Paul, sculpteur membre de l’Académie des Beaux-Arts, qui rend la chose possible. Les intérieurs sont tournés aux studios d’Epinay. Jean-Pierre Lavoignat assiste pour «Première» aux scènes se déroulant dans l’ancien appartement de Joss Beaumont. «C’est la journée catastrophe : un projecteur tombe sur le plateau dans un fracas épouvantable. Le miroir de la luxueuse salle de bains que l’on déplace pour faciliter un mouvement de caméra vole en éclats. Un cadre tombe du mur. Belmondo, dans une tirade de noms de gangsters –ou de flics, qui sait ?- (Ndla : Beaumont énumère à sa femme les noms des principaux protagonistes de l’affaire) en oublie toujours un, toujours le même – tant et si bien que cela tourne au gag, malgré les prises successives !...».

La bande à Bébel

Comme souvent, le casting est «solide». «Le problème dans beaucoup de films que j’ai tournés, explique Belmondo, c’est que très souvent, je n’ai pas eu face à moi de méchants qui faisaient le poids. J’ai donc suggéré aux producteurs d’engager Robert Hossein, afin de me retrouver confronté à un acteur d’envergure me donnant beaucoup de fil à retordre». (Tout de même, Omar Sharif dans «Le Casse», Bruno Cremer dans «L’Alpagueur» ou Adalberto Maria Merli dans «Peur sur la ville» étaient carrément à la hauteur !). Hossein, avec qui il a tourné dix ans auparavant «Le Casse», se révèle un redoutable commissaire Rosen, flic violent prêt à tout pour neutraliser Beaumont. «Le Professionnel» marque aussi les retrouvailles de Belmondo avec d’autres acteurs comme Jean DesaillyLe Doulos»), Elizabeth MargoniLe Corps de mon ennemi») et son ami de toujours Michel Beaune.

Bernard-Pierre Donnadieu incarne l’inspecteur auxiliaire Farge (après avoir été une petite frappe dans «Le Corps de mon ennemi») et s’en réjouit. «Dans les films de Belmondo, on pourrait croire qu’il n’y en a que pour Bébel ; c’est vrai dans une certaine mesure car les seconds rôles sont des faire-valoir de Bébel, mais il manifeste énormément de respect pour les acteurs avec qui il travaille. Il a une conception du domaine des seconds rôles qui, à mon avis, rejoint la mentalité des metteurs en scène américains». Jean-Louis Richard (qui reviendra dans «Le Marginal»), Cyrielle Claire et Pierre Saintons (excellent en N’Jala) relèvent de cette «conception». Quant à André Weber (un «régulier» de chez Georges Lautner : «Les Barbouzes», «Le Pacha»…), son rôle de clochard échangeant ses vêtements avec Beaumont semble être une référence directe à «Ho !» de Robert Enrico. A noter encore la présence de têtes familières comme Baaron (le président du tribunal), l’Africain au gong des émissions de Stéphane Collaro ; le culturiste antillais Serge Nubret (le médecin au procès), apparu dans plusieurs peplums dont «Les Titans» de Duccio Tessari ou l’ex-champion de boxe Maurice Auzel (un des flics chargés de filer la call-girl), grand ami de Belmondo à qui il donne régulièrement la réplique.

Morricone remix

Alors que la postproduction commence, Ennio Morricone est choisi pour composer la bande originale. En attendant qu’il débute son travail, Georges Lautner choisit, parmi quelques disques qu’on lui soumet, un thème du musicien. Il est séduit par «Chi Maï», un morceau du film italien «Maddalena», réalisé par Jerzy Kawalerowicz en 1971. «J’ai monté le film avec ce disque. Après la première projection, tout le monde était emballé. Je vais à Rome. Morricone enregistre la nouvelle musique dans la couleur de «Chi Maï». Je monte le film avec cet enregistrement. Projection : déception. Belmondo a dit, et tout le monde aussi : «Oh, oh, ça va pas !». J’ai remis le 45 tours». René Château, qui est chargé de la publicité sur les films de Belmondo depuis plusieurs années, se souvient : «Nous avons sur-utilisé ce thème en le mettant sur tous les moments faibles du film. Une idée reprise du «Docteur Jivago» où le célèbre air de Maurice JarreLa Chanson de Lara») revenait sans cesse en leitmotiv alors qu’elle ne représentait qu’un petit passage du film. Cela a été une des raisons principales de l’énorme succès du «Professionnel»… La musique masquait les trous du scénario…». Fait amusant, «Chi Maï» est également présent dans un feuilleton de la BBC, «The Life and Times of David Lloyd George» diffusé en Grande-Bretagne deux mois avant le début du tournage du «Professionnel».

Mourir ou pas

A la sortie du film, Jean-Pierre Lavoignat évoque avec Jean-Paul Belmondo son projet de film sur le gangster Jacques Mesrine et lui demande : «Malgré votre image de marque, vous accepteriez de mourir comme ça ?». Ce à quoi la star répond : «Pourquoi pas ?». Il faut dire que «Le Professionnel» n’a pas été présenté à la presse et que la fin du film n’est donc pas encore connue… Mais la question s’est réellement posée à la production. Belmondo et Lautner étaient d’accord pour faire mourir Joss Beaumont alors qu’il se dirige vers l’hélicoptère, une fois N’Jala tué (par Farge). «Tout le monde était contre nous», rappelle Lautner. «Notre raisonnement n’était pas faux. Nous faisions des films avec Belmondo en agitateur comique, sur le ton de la dérision, de la légèreté. La mort du héros donnait soudain une certaine gravité à ce cinéma de détente. Quand Alain Poiré est sorti de la projection privée, il a téléphoné à notre producteur du moment, Mnouchkine : «Sacha, si Belmondo meurt à la fin, vous perdez deux cent cinquante mille entrées sur Paris». J’avais tourné une autre fin : Belmondo partait dans l’hélico avec une très jolie fille, Marie-Christine Descouard… Mais nous avons tenu bon. Belmondo se fait descendre, et on reste sur son cadavre avec la musique de Morricone. On en prend plein la gueule».


Philippe Lombard

[Sources : «Première» n°55, n°60, «Ciné-news», «Starfix» n°13, «Robert Hossein» de Henry-Jean Servat (Editions du Rocher, 1991), «Belmondo» de Philippe Durant (Robert Laffont, 1993), «Georges Lautner foutu fourbi» de José Louis Bocquet (La Sirène, 2000), «On aura tout vu» de Georges Lautner (Flammarion, 2005)]


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