Le Clan des Siciliens (1969)
Posté le 2008-03-18 07:51:43

En 1965, Auguste Le Breton inaugure une nouvelle série littéraire après les «Rififi» : «Brigade Anti Gangs». Le commissaire Legoff y traque les truands parisiens, et notamment Roger Sartet, dit «Mouche de Mai», dit «Le Petit Gros du Vendredi». Le réalisateur Bernard Borderie décide d’adapter le premier roman à l’écran. Qui sait ? Peut-être pourra-t-il réitérer le miracle des «Lemmy Caution» avec Eddie Constantine. «Brigade Anti Gangs» (avec Robert Hossein en Legoff et Raymond Pellegrin en Sartet) sort en août 1966. Plutôt bien fait, sans être spectaculaire, le film remporte un petit succès et est apprécié par Le Breton, qui considérait jusqu’à présent les adaptations de ses livres (à part «Du Rififi chez les hommes» de Jules Dassin) bonnes «à jeter par les fenêtres».

Sa satisfaction est telle qu’il dédie «Le Clan des Siciliens», deuxième titre de la série, «à Bernard Borderie et Francis Cosne, réalisateur et producteur du premier Brigade Anti Gangs.» Les apparitions de Legoff et Sartet font même l’objet de notes de bas de page indiquant qui les interprétait au cinéma. Pourtant, les droits cinématographiques ne sont pas achetés par Borderie et Cosne mais par Henri Verneuil, qui flaire là une bonne histoire et la possibilité de la faire jouer par de grands acteurs.

Il s’associe avec Jacques-Eric Strauss et signe un accord de coproduction avec la Twentieth Century Fox. Le Breton s’étant engagé par contrat à vendre les droits de son roman mais à ne pas participer à son adaptation, Verneuil commence l’écriture du scénario en 1968 avec Pierre Pelegri (qui a récemment travaillé avec Robert Enrico sur «Les Aventuriers» et «Ho !»). Mais les deux hommes butent sur un élément : dans le roman, la famille Manalese cache ses activités criminelles derrière une épicerie fine de produits italiens. Or, ce «clan» va détourner un Boeing et visuellement, l’écart semble improbable.

Sur l’avis de son agent, Verneuil demande de l’aide à José Giovanni. Cet ancien condamné à mort gracié est devenu romancier à succès et le cinéma s’intéresse beaucoup à lui. Depuis huit ans, il participe aux adaptations de ses livres, qui comptent des réussites comme «Le Trou», «Classe tous risques», «Un nommé La Rocca», «Les Grandes Gueules» ou «Le Deuxième Souffle» ; il s’est aussi essayé à la réalisation avec «La Loi du survivant» et «Le Rapace».

Giovanni réfléchit et plonge dans ses souvenirs de truand. L’image de Fernand le Sonneur, placeur de machines à sous truquées dont il relevait les compteurs, lui revient en tête. Cette activité d’«entreprise de jeux», qui aurait pignon sur rue, pourrait convenir aux Manalese. «De l’autorité et du muscle» ajoute-t-il. Verneuil accepte l’idée et propose à Giovanni de le rejoindre sur l’écriture du scénario. Lorsque Pelegri tombe malade, ils continuent le travail en duo.

«Avec Verneuil, nous arrivons assez vite à un premier jet. Un grand metteur en scène sait alors qu’il faut grimper d’un étage et même de plusieurs. Ce qui aide le scénariste à se surpasser. Verneuil pense qu’après avoir réuni tous les éléments du braquage flamboyant, le clan devrait frôler l’échec. Un truc à une seconde près. Du même coup, le rôle du flic s’en trouverait renforcé.»

À ce stade, le casting n’est pas encore établi. Le trio Gabin-Ventura-Delon n’a pas servi de base, de «locomotive» au projet. En bon conteur, Henri Verneuil sait que l’histoire prime avant toute chose. Il sait aussi que des stars ne s’engageront que sur un projet solide et non sur la simple idée d’une «association».

«Les droits du roman étaient achetés et le scénario en cours de fabrication avant l’engagement des acteurs, rappelle Verneuil à l’époque. Il y a eu cinq mois de travail sur l’adaptation. Tout d’abord se sont imposés les personnages de Jean Gabin et Alain Delon, mon tandem de «Mélodie en sous-sol». Ils jouent deux truands de qualité, mais de génération différente. L’un, Gabin, est un chef de clan, réfléchi, pénétré de tradition. L’autre, Delon, est plus jeune, plus dynamique, moins sentimental. Nous nous sommes ensuite aperçus que le personnage du commissaire de police qui les poursuit prenait une dimension intéressante et méritait un troisième grand comédien. C’est alors que nous nous sommes adressés à Lino Ventura.»

Pour l’ancien catcheur, ce film est celui des retrouvailles. C’est à Jean Gabin qu’il doit ses débuts au cinéma, «Touchez pas au grisbi» en 1954. Ils se sont ensuite donnés la réplique dans plusieurs séries noires avant que le «Vieux» ne suggère à Bernard Borderie de lui donner le rôle du Gorille, lui permettant ainsi d’accéder au vedettariat. Devenus de très grands amis, Gabin et Ventura ne se sont donc jamais perdus de vue mais n’ont plus joué ensemble depuis «Maigret tend un piège» en 1958. «Le Clan des Siciliens» est aussi pour Ventura l’occasion de retrouver Henri Verneuil (après «Les lions sont lâchés» et «Cent mille dollars au soleil») et Alain Delon (trois ans après «Les Aventuriers»).

Les réputations d’intransigeance et d’exigence des trois acteurs, tout autant que leur poids dans le cinéma, laissent alors à penser à la presse que le tournage va se faire sous pression. Mais Verneuil les connaît bien, il a tourné avec chacun d’eux, parfois même à plusieurs reprises. «Quand je retrouve les trois sur un plateau, il y a une grande et affectueuse amitié et ça arrange beaucoup les choses.» Le plus ironique dans l’histoire est que le scénario, une fois terminé, satisfait le trio mais pas la vedette féminine prévue, Irina Demick. Un mécontentement qui pourrait bien mettre le film en péril…

«Elle s’est plainte à notre producteur de l’étroitesse de son rôle par rapport au roman d’Auguste, dans lequel elle participerait au détournement du Boeing, se souvient José Giovanni. Avec Verneuil, nous avions eu peur que les images rendent peu crédible Irina, un flingue à la main, entre Gabin et Delon. Darryl Zanuck (le président de la Fox), furieux, nous renvoyait à un accord avec elle. Irina contente, le film existerait. Pas contente, plus de film. Nul besoin d’une cartomancienne pour deviner les sources du pouvoir d’Irina sur ce magnat de la production. Il s’agissait de la rassurer sans handicaper la séquence. Il me suffit de lui créer le rôle d’une fausse hôtesse de l’air qui s’oppose à certains déplacements des passagers, incompatibles avec l’action du détournement. Irina est enchantée et donne le feu vert. Nous aurions pu y penser avant.»

Le tournage du «Clan des Siciliens» peut donc commencer. Le 1er mars 1969, Henri Verneuil est à New York pour une séquence qui devra être spectaculaire à l’écran : l’atterrissage de l’avion détourné sur une autoroute américaine. La production a dû convaincre les autorités de fermer à la circulation un tronçon de cinq kilomètres pendant trois jours. «Bien entendu, le Boeing n’a pas atterri sur l’autoroute, mais il a tout de même fallu que je mette une caméra sur un petit avion et que j’atterrisse. C'est-à-dire que la vue subjective, je l’ai tournée avec un avion qui s’approche de l’autoroute et qui atterrit réellement.» On rajoutera en post-production des éléments du DC-8, de façon à finaliser l’illusion. Encore faut-il disposer d’un appareil…

Car, au vu du scénario, aucune compagnie aérienne n’accepte d’en prêter un, de peur d’inspirer d’éventuels gangsters. UTA finit par fléchir, à la condition expresse que le nom de la compagnie ne soit pas cité. Les Manalese vont donc s’en prendre à un avion de la «United Overseas Airlines» (UOA, soit UTA à une lettre près). «Je me suis alors retrouvé dans la peau d’un PDG qui monte une société, se souvient Henri Verneuil. Nous avons dessiné des costumes pour les hôtesses, imaginé un style, commandé des bonbons au nom de notre nouvelle compagnie, fait repeindre l’avion.»

À partir du 24 mars, les premières scènes dialoguées se tournent au «Franstudio» de Saint-Maurice. Coproduit par une firme américaine et tourné en partie à Rome (avec quelques acteurs italiens : Amedo Nazzari, Elisa Cegani, Leopoldo Trieste), le film est tourné… en deux langues. En effet, chaque séquence est jouée en français et en anglais. «Je réalise des films purement français mais qui bénéficient de moyens et d’une ampleur tels qu’ils peuvent intéresser tous les marchés étrangers» explique Verneuil. Un film doublé n’ayant aucune chance aux Etats-Unis, il faut donc le jouer directement dans la langue. La pratique commence à se répandre en cette fin des années soixante. Gérard Oury a ainsi réalisé «Le Cerveau» en anglais et en français, en 1968. Verneuil refera de même avec «Le Casse» en 1971 ainsi que Jean-Pierre Melville avec «Le Cercle rouge» en 1970 et «Un flic» en 1972.

Dans les décors créés par Jacques Saulnier, Verneuil confie à un journaliste de «Combat» : «Tout le monde s’entend cordialement, ce qui d’ailleurs ne m’étonne pas. Car nous sommes tous des amis. J’ai tourné un film avec Delon, deux avec Ventura, quatre avec Gabin. Ils furent aussi les partenaires les uns des autres, se connaissent et s’estiment. Il ne peut y avoir entre eux d’esprit de compétition.» Un problème va cependant se poser entre Lino Ventura et André Pousse, qui interprète le photographe pourvoyeur de faux passeports pour la famille Manalese. Le flic doit gifler le faussaire, au point de le faire tomber par terre. Ventura est pour que le coup soit «vrai», ce que Pousse refuse, bien évidemment, au vu de la corpulence et de la force de son partenaire. Les deux hommes vont se fâcher, puis Ventura va reconnaître son erreur et tout reviendra dans l’ordre.

Verneuil et Giovanni se sont appliqués à ce qu’un grain de sable vienne gripper la belle « machine à hold-up » mise au point par les truands. «Ici, ce grain de sable, cet impondérable, ce sont les caractères, explique le réalisateur. Si les membres du clan n’étaient pas siciliens, ils se contenteraient des bijoux et passeraient l’éponge sur la blessure infligée à l’honneur conjugal de l’un des leurs. Mais pour des Siciliens, même gangsters, impossible de renoncer à la vengeance. Ainsi, je puis bâtir un film d’action basé sur des comportements psychologiques.» Cette blessure est l’adultère commis par Jeanne Manalese (interprétée par Irina Demick) avec Roger Sartet et découvert par le tout jeune Roberto.

La scène, capitale dans l’histoire, a été une véritable épreuve à tourner pour Verneuil, sans commune mesure avec l’atterrissage du Boeing ! La journaliste Odile Grand raconte cet épisode avec humour dans «L’Aurore» :

«Henri Verneuil, qui est âgé de 49 ans, n’a pas précisément l’air d’une rosière, ni la réputation d’une enfant de Marie, mais ce dont il a eu le plus de mal à se remettre, du tournage du «Clan des Siciliens», c’est de la scène d’érotisme». Enfin, d’érotisme… disons que l’on voit un très beau corps féminin nu, que Delon y est manifestement sensible, qu’il s’approche de la dame, se jette sur elle, et… bon. C’est alors qu’il y a un rocher dans le champ.

Ce rocher, c’est toute une histoire… Dans «Le Clan des Siciliens», il fallait cette scène un peu hardie. C’est le détail démolisseur de machines bien huilées. Et, comme dit Verneuil :

«L’érotisme –au cinéma- n’est pas mon fort. Le hold-up, le suspense, la surprise, je les avais fignolés. Restait la scène sur ma conscience. Je la ferai demain, et puis demain… Un jour, il fallut s’y mettre. Dans les studios de Saint-Maurice, mon décorateur m’en avait fabriqué un sur mesure. Un rocher qui, que…»

Bref, un rocher dont les anfractuosités cachaient, au bon moment, le vif du sujet pendant les répétitions. Puis, l’équipe partit pour Anthéor (Var) tourner le morceau libidineux censé se passer en Sicile (Ndla : en fait, près de Menton). Verneuil s’était attaché à son rocher au point qu’il fallut l’apporter sur place. Sans son gros caillou, il se sentait perdu, en terrain étranger, coupé du monde. C’était, en quelque sorte, sa feuille de vigne morale.»

Les conséquences de cette scène sur le scénario sont la mort de Sartet et l’arrestation de Manalese par Legoff. Pour Delon, mourir à la fin d’un film est chose courante. Depuis «L’Insoumis» en 1964, il sait que c’est indispensable, «parce que les héros à la guerre ne sont pas vivants. On n’était un héros moderne, un ange du bien ou du mal, que si on mourrait à la fin, sinon on était un charlot. Les scénaristes, en accord avec moi-même, avaient fait que, dans tous mes films, je mourais.» Quant au face-à-face Jean Gabin-Lino Ventura, qui clôt le film, il tire sa force de sa grande sobriété. Une grande émotion semble même se lire sur le visage de Lino . «Se doute-t-il qu’il joue pour la dernière fois avec Jean ?» écrit Odette Ventura. Peut-être bien…

Henri Verneuil sait que le générique n’est pas à prendre à la légère. Le statut de chacun des trois acteurs leur permettrait d’exiger d’apparaître au-dessus des autres. Il s’en ouvre à Delon et Ventura, pour qui il est évident que Gabin passe avant eux. Le nom du «Vieux» se retrouve donc en haut, au-dessus des deux autres placés sur la même ligne. «C’est la première fois où le générique a été aussi facile !» se félicitait encore Verneuil des années après.

Bercé par une partition magnifiquement dramatique d’Ennio Morricone, «Le Clan des Siciliens» sort le 5 décembre 1969 à Paris. Des premières au profit de l’association créée par Lino Ventura («Perce-Neige» pour venir en aide aux enfants handicapés) sont organisées à Lille et Marseille, en présence du prestigieux trio. Le film fait plus de 800.000 entrées sur Paris et près de cinq millions sur toute la France.

À un journaliste qui lui demande alors si «c’est l’histoire ou l’affiche qui fait le film», Verneuil répond : «Ni l’une ni l’autre. On a plusieurs fois réuni des noms importants à l’affiche de films qui n’ont pas fait de succès. On a eu de très bonnes histoires sans vedettes qui n’ont pas eu de succès. C’est un ensemble de choses, c’est une grâce, une véritable grâce. Quand le film peut réunir à la fois la bonne histoire et les acteurs qu’il fallait pour l’interpréter, et que le metteur en scène a bien su la raconter, quand tout cela est au rendez-vous, alors c’est le succès.»

Philippe Lombard

[Sources : «Stars et Cinéma» n°4, «Combat», 24 avril 1969, «L’Aurore» du 4 décembre 1969, «Le Vrai Papier Journal» n°3, «Inoubliable Lino Ventura» n°1 (Editions Atlas), «Henri Verneuil» de André Halimi (TF1, 1982), Nord Actualités Télé du 16 décembre 1969, «20h Paris Première» (mai 97), «Lino» de Odette Ventura (Robert Laffont, 1992), «Mes Grandes Gueules» de José Giovanni (Arthème Fayard, 2002).]

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